En pleine ville / 3

« En pleine ville » est une série de courtes anecdotes relatant mes souvenirs d’enfance au coeur de Montréal. Aujourd’hui, je suis un pirate.

8 – Les cowboys de ma mère

Aujourd’hui, ma mère m’a appris à dessiner un cowboy. Juste la tête avec son chapeau. Elle me dit que c’est tout ce qu’elle sait dessiner. Moi ça me fait rire quand même. C’est facile. Il faut faire un 8 couché sur le côté. Dessiner un U à l’envers dessus et un U dessous. Faire des yeux, un nez et une bouche dedans. Dans le U dessous. J’aime ça. Je vais en faire plein et les accrocher sur le mur de ma chambre.

9 – Le grand corridor

Notre maison est un grand corridor. Il commence à la porte du balcon, longe le portique, le salon double et une chambre, s’ouvre dans la salle à manger pour ensuite repartir en longeant la salle de bain et la toilette pour aboutir au fond, dans la cuisine et la shed.

Ah oui la toilette… Une petite pièce étroite avec au bout… une toilette. J’ai rêvé que les fleurs sur la boîte de kleenex grandissaient et m’avalait. Je n’irai plus jamais aux toilettes. Juré craché.

Grand-maman ne veut pas que l’on court dans la maison.

Carton et crayons de couleurs, colle, ciseaux. Je bricole toujours sur la table de la cuisine en regardant ma mère cuisiner ou laver le linge dans la machine à laver. J’aime surtout ça la voir passer les vêtements dans le tordeur. On dirait qu’elle nourrit notre robot.

Ça sonne à la porte. C’est surement un ami qui vient me chercher pour aller jouer dehors.

10 – Je suis un pirate

Je suis dans un lit à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Les infirmières sont vraiment très gentilles. Elles viennent me voir souvent. Elle m’apporte des petits cubes de caramel. J’aime les déballer.

Il n’y a pas souvent d’enfants ici je pense.

En courant pour aller répondre à la porte, j’ai glissé sur le tapis près du portique. Le bout rond des ciseaux est rentré dans mon oeil gauche. Là, j’ai l’air d’un pirate avec mon oeil de pirate.

11 – Je serai astronaute

Je découpe et je collectionne tout ce que je peux trouver sur les missions Apollo. Surtout dans le magazine Perspectives le samedi matin. Il y a de belles grandes photos en couleur qui sont parfaites pour mon scrapbook. Les photos des astronautes, de la Lune et du LEM me fascinent.

Je serai un pirate de l’espace. C’est décidé. Sauf que j’ai encore deux yeux. Le bout des ciseaux est entré juste à côté de mon oeil. Tant pis.

Publié le 2 mai 2018 sur domtru.com

En pleine ville / 2

« En pleine ville » est une série de courtes anecdotes relatant mes souvenirs d’enfance au coeur de Montréal. Aujourd’hui, c’est au tour quelques grandes personnes et de mes fantômes.


3 – Paul

Nous habitons, moi, maman et mes trois grands frères chez ma grand-maman Yvonne. Mon grand papa Paul était là aussi, au début. Toujours assis dans la salle à manger, silencieux dans sa chaise berçante. Très grand. Vraiment gentil. Il portait des bretelles. Je l’aimais beaucoup. Paul était le chauffeur du docteur Lesage qui habitait autour du Carré Saint-Louis. Maman m’a dit qu’on pouvait le voir, à l’époque, tout beau dans sa livrée de chauffeurs, avec ses amis chauffeurs, à l’extérieur de Birks, à attendre les dames riches qui allaient s’acheter des bijoux.

Grand-papa, c’est mon tout premier souvenir. Et puis, un jour, il a disparu. Sa chaise est resté vide, immobile. La mort avait passé chez nous quand j’étais trop petit pour la reconnaître.

4 – Yvonne

Je ne sais pas trop quoi dire de grand-maman. Elle est là. Elle sent bizarre quand même. Pareille comme ma grand-maman Trudeau (sauf qu’elle, en plus, elle a une moustache qui pique quand elle nous embrasse). Une odeur de vielle personne et de naphtaline. Je pense qu’elle aide beaucoup maman à s’occuper de nous quatre. Faut dire qu’on est pas toujours une sinécure. C’est pour ça qu’elle ne me parle pas beaucoup je pense.

5 – Pauline

Pauline. C’est la grande soeur de ma mère. Elle me regarde sans dire un mot à chaque fois que je vais dans le salon, en avant de l’appartement. En fait, elle me suit constamment du regard.

Pauline est décédée il y longtemps, toute jeune femme dans la vingtaine, d’une maladie ancienne. C’était une femme libre. Belle. Férocement intelligente. Une force de la nature il parait. Fauchée par la maladie beaucoup trop jeune. Je pense que ma mère et ma grand-mère pleurent encore.

Moi, j’ai vraiment très peur de cette photographie accrochée au mur de notre salon.

6 – Jacqueline

Jacqueline c’est maman. C’est un beau nom je trouve. Elle est belle aussi. Elle est née en 1925. Elle travaillait pour un journal agricole avant nous. Pendant 7 ans. Puis un jour, son patron, un vieux cochon qui aimait faire monter ses employées dans des escabeaux, n’a pas vraiment aimé apprendre que maman était enceinte de mon frère Jean. Elle a démissionné. Maman est un ange. Douce. Mais c’est aussi une femme forte. Comme sa soeur. Elle est ma première muse.

7 – Pierre

Ah oui, mon père n’est pas là. On me dit qu’il est à Québec. C’est loin Québec?

 

Publié le 20 avril 2018 sur domtru.com

 

 

 

En pleine ville / 1

« En pleine ville »* est une série de courtes anecdotes relatant mes souvenirs d’enfance au coeur de Montréal. Tout commence ici, avec un prologue et les deux premiers chapitres.

 

Prologue

Sur la petite table de jardin, il y a un fusil en plastique, témoin d’une fusillade fratricide entre indiens et cowboys. Il y a aussi un bébé dans une chaise de bébé. Moi. C’est l’été de l’an de grâce 1964. Nous sommes au Parc des Érables à Laval et j’ai 3 mois.

Sur l’autre photographie, je suis dans une poussette. On y voit mon papa tout souriant. J’ai un an. C’est à Anjou. Nous y habitions. J’y suis né en fait.

De cette époque, je n’ai aucun souvenir, bien naturellement. Des images. Quelques anecdotes racontés peuplent mon imaginaire. Notre chien qui a mangé le chien du voisin, un singe qui est mort d’un coup de soleil dans notre salon, des histoires de grosses bagnoles et de Cadillacs.

Tout ça ne m’appartient pas vraiment. Mais j’y reviendrais assurément un jour.

Ma vie commence plutôt dans un 7 1/2 de la rue Henri-Julien à Montréal. Celle de mes souvenirs d’enfance. Ceux qui peuplent ma caboche encore aujourd’hui. Le petit garçon que j’étais ne m’a jamais quitté. Il n’a jamais cessé d’existé. De me parler. J’ai décidée lui laisser la parole. Mais ne vous fier pas trop sur lui pour la justesse de ses histoires. C’est un petit snoro.

 

1 – La quatrième fille

Oh mon Dieu ! C’est donc ben une belle petite fille !

Merci ma chouette ! 

Oh ! Dominique ! Quel joli nom pour une si jolie demoiselle !

Dominic avec un C. Avec un C. Je suis un gars. Garçon. Un garçon. Un petit cul. Pas une fiiiiiiiiiille. Aye là.

Bon, mon vrai nom c’est DominiQUE et j’ai l’air d’une fille. Cheveux long, blond, yeux un peu en amandes, visage rond… Nommé en l’honneur de la petite amie de mon frère Richard, qui habite à quelques portes de chez nous. Quatrième de quatre gars, mes parents voulaient une fille. Ils ont eu un gars finalement. Bon, tant pis ils ont dit, ça sera Dominique. Faque en attendant la moustache, j’ai décidé de mettre un C à mon nom. Partout. À l’école aussi.

Ça aide pas vraiment.

2 – En pleine ville

Mon quartier, c’est Saint-Louis de France. En fait, non, c’est chez nous, au 3677, c’est aussi une rue, une ruelle pas de nom, le Carré Saint-Louis d’un côté et mon école Jean-Jacques Olier de l’autre, sur l’Avenue des Pins.

Sur ma rue, il y a deux dépanneurs, excellentes sources de Popscicles à l’orange et trois couleurs et de Cream Soda. Il y a celui de Madame Saint-Jacques et l’autre aussi de l’autre côté de la rue, nouveau (j’ai oublié le nom, je vais demander à maman cette semaine), les Fusiliers Mont-Royal, des tas d’escaliers extérieurs pour jouer à la cachette, des trottoirs, une famille de 14 enfants, des amis à moi, des gens qu’on voit rarement, une vielle dame gentille, Dominique la fille et les amis de mon autre frère, Pierrot, Ah oui, il y a deux Pierre Trudeau chez nous. Mon père et mon frère.

La ruelle. Ça c’est pour les mauvais coup et pour trainer un peu. Et pour aller au petit terrain de jeu qui donne sur la rue Laval. Un raccourci.

Le carré. Et son trou géant de béton avec une fontaine au milieu. Ce n’est pas encore le carré des pimps, ni le « Square Saint-Louis » et son jolie bassin. C’est avant. Y’a des hippies qui y traine et Pauline Julien habite dans une maison autour  (mais ça c’est une histoire pour plus tard).

C’est tout. TOUT. Mon terrain de jeu. Mon théâtre. Mon univers. C’est immense.

* Le titre « En pleine ville » est un clin d’oeil au recueil de textes et de contes intitulé « En pleine terre » de Germaine Guèvremont. 

Publié le 8 avril 2018 sur domtru.com